Batticuore

Je conçois le cœur humain comme un organe sensoriel, capable de perceptions mais aussi d'interprétations, indépendamment de l’intellect.

Il s'agit d'une perception élevée, immédiate et sincère. Le cœur tel que je le conçois est doué d’une compréhension englobante du réel : il saisit les éléments physiques qui nous entourent ainsi que les objets mentaux, non tangibles, tels que nos émotions.

La peur, le doute, la volonté de contrôle et la souffrance brouillent notre perception et nuisent à notre sensibilité vis-à-vis du monde extérieur.

La série Batticuore naît de mes réflexions sur cette perception spécifique du cœur et les interférences qui lui font obstacle.

Elle met le cœur en scène sur fond neutre et l’expose au regard du public, parfois dépouillé, parfois au contact d’un corps étranger et parfois contraint d’adopter une forme qui lui est imposée.

Choc, dégoût, contemplation onirique ou étonnement, chaque photographie cherche et provoque la réaction du spectateur.

Je voulais représenter cet organe qui me fascine de la façon la plus sincère et naturaliste possible, c’est la raison pour laquelle j’ai voulu travailler avec des vrais cœurs.

Avec le souci de m’approcher au plus près du réel, j’ai choisi d’utiliser l’interpositif transparent 13 x 18 centimètres comme support photographique.

La grande taille du négatif et l’impression par contact en chambre noire, qui n’agrandit pas la matrice de l’image donnent une définition du détail très élevé.

Ce procédé, par un effet de profondeur surprenant, rend à chaque cœur représenté en deux dimensions tout son volume d’objet concret.

La plasticité des organes est mise en valeur par le contraste du noir et blanc, faisant de chaque photographie un questionnement sur la limite entre l’art plastique et la sculpture.
 

Manipuler le cœur pour le mettre en scène, le couper, le recoudre, le regarder au plus près, tout cela a fait croître mon intérêt pour cet organe qui forme, encore aujourd’hui, le point d’intersection entre les rituels de nombreux peuples dits “primitifs” et les ancêtres de notre civilisation. Les grecs croyaient notamment que le cœur abritait le feu intérieur présent en chacun et dont le rythme cardiaque était une manifestation. De même, les égyptiens considéraient le cœur comme l’un des huit composants essentiels de l’être humain, à tel point que les divinités le pesaient après la mort afin de décider le sort du défunt. Encore aujourd’hui, le cœur est un ressort de l’imaginaire verbal qui parcourt nombre d’expressions courantes dans toutes les langues.

C’est dans cet état d’esprit presque mystique que j’ai réalisé Batticuore. Plusieurs aspects m’ont inspiré et passionné à travers mon processus de création. Premièrement, mes recherches sur les mythes anciens construits autour du cœur et les découvertes scientifiques qui ont récemment vu le jour sur les propriétés uniques de cet organe. Deuxièmement, la façon que l’être humain a de s’identifier constamment à son propre cœur par métonymie, que ce soit dans la littérature, le langage, les arts, ou le geste que nous faisons quotidiennement pour nous référer à nous-mêmes, en mettant la main sur le cœur.

En dépit du rationalisme des sociétés modernes, le cœur demeure le lieu d’une superstition inexplicable, comme un symbole non seulement de la vie et de son lien au temps, mais aussi de ce qui nous est cher et inaliénable : l’amour, la patrie, les passions ou encore le mystère de la conscience humaine.

ENG

Notes techniques :
interpositifs noir et blanc
Foma Pan 100
taille 13cm x 18cm
année 2016